Sogyal Rinpoché

Cachez ce bouddha que je ne saurais voir!

Un article d’Éric Rommeluère publié sur le site de L’Institut d’Études Bouddhiques (novembre 2016).

Une posture qui intrigue

Depuis quelques mois, une polémiste française, Marion Dapsance, s’est fait connaître par une série d’articles qui, sous couvert d’une étude ethnographique sur le bouddhisme tibétain en France, s’avèrent des plus bouddhophobes. Jusqu’alors, la bouddhophobie n’existait pas ou si peu qu’elle en était anecdotique, le mot même est inusité, mais il faut bien l’employer pour une posture qui intrigue. Marion Dapsance soutient notamment deux thèses : la première, que le bouddhisme tibétain d’Occident montrerait des signes évidents d’emprise sectaire ; la seconde, plus subtile, que le bouddhisme serait un nihilisme. Diluées dans un discours présenté comme ethnographique, ces thèses ne sont pas dites en des termes aussi nets, elles constituent pourtant la trame de sa pensée. En mars 2015, la revue Le Débat publiait « Sur le déni de la religiosité du bouddhisme. Un instrument dans la polémique antichrétienne ». En février 2016, La Revue des deux mondes publiait à son tour « Quand la sagesse devient folle. Le bouddhisme tibétain en Occident entre mystique et mystification ». En octobre 2016, enfin, la revue Esprit publiait « Le bouddhisme à l’Occidentale. Une sagesse de notre temps ? ». Dans le même temps paraissait Les dévots du bouddhisme, une sorte de carnet de route écrit à la première personne. Le livre est la version remaniée et simplifiée de sa thèse d’anthropologie soutenue en 2013 et consacrée à Rigpa, l’une des plus importantes organisations bouddhistes françaises, fondée par le maître tibétain Sogyal Rinpoché [1].

Marion Dapsance signe de son titre de docteure en anthropologie. Pourtant ses articles n’ont pas la rigueur attendue d’un chercheur. Jamais des textes, des faits ou des enquêtes scientifiques n’y sont discutés ou confrontés. L’impression, seule, est érigée en critère de vérité. Au milieu des années 1990, Frédéric Lenoir avait mené, dans le cadre d’une thèse de sociologie, une enquête statistique auprès des adhérents des grandes associations tibétaines et zen présentes en France [2]. Plus de neuf cents personnes avaient répondu à un questionnaire très détaillé qui permettait à Frédéric Lenoir d’affirmer que « le bouddhisme attire les Occidentaux parce qu’il [est] athée, rejett[e] les croyances non fondées sur la raison, f[ait] la promotion de valeurs généreuses comme la compassion, la liberté, le respect de la vie, la non-violence, la tolérance et favoris[e] le développement personnel et la sérénité [3]. » Pour Marion Dapsance, il ne s’agit que d’un florilège d’idées reçues, ce sont d’autres motifs qui attirent les Occidentaux captivés par la religiosité du bouddhisme. La méthodologie, l’échantillon, la forme des questions de Frédéric Lenoir auraient-ils biaisés son enquête ? Aurait-elle mené, vingt ans après, des entretiens approfondis ? Aurait-elle proposé un nouveau questionnaire à un panel significatif de personnes ? Non, car il suffit d’une « observation même rapide [4] » précise-t-elle. Soit, mais l’observation rapide suffit-elle à valider des hypothèses ? La généralisation étonne aussi comme procédé d’enquête : « [Le] dogme de l’infaillibilité du lama se rencontre dans la plupart des « centres du dharma » d’Europe et des États-Unis. Je l’ai en tout cas constaté dans tous ceux que j’ai fréquentés [5]. » (Le nombre n’est pas précisé, cinq apparemment). Un comportement observé dans quelques lieux vaudrait donc pour tous les autres.

S’agissant des grandes traditions de l’humanité, religieuses notamment, on note toujours une différence entre une éthique des textes et une éthique pratique façonnée par des stratégies, des contextes et des cultures, et c’est précisément dans cet écart, qu’une enquête sociologique ou anthropologique est rendue possible. Une tradition qui a volonté de se transmettre doit mettre en place des normes et des stratégies pour capturer non seulement les esprits mais aussi les corps [6]. Car il ne s’agit pas simplement de transmettre un savoir à des étudiants ; ceux-ci doivent l’incorporer, le vivre et, à leur tour encore, le transmettre. Comment, dans le contexte d’une société hyperindividuelle et sécularisée, une tradition comme le bouddhisme tibétain, si hétérogène aux modes de pensée modernes, où le chamanisme se mêle à la scolastique, peut-elle se reproduire ? À cette question, Lionel Obadia, aujourd’hui professeur d’anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2, avait longuement répondu dans un remarquable travail sur l’activité « missionnaire » des lamas tibétains [7].

Mais les travaux de Frédéric Lenoir et de Lionel Obadia (au demeurant fort différents dans leurs approches) avaient tous deux été menés au milieu des années 1990. En deux décennies, le paysage bouddhiste s’est transformé avec son institutionnalisation croissante mais aussi l’évolution des mentalités et le renouvellement des générations [8]. L’institutionnalisation a obligé les organisations bouddhistes françaises à un choix déterminant, car pour s’intégrer et se développer dans une société, elles doivent adopter ses cadres et ses normes, le bouddhisme sera donc une religion, ce qui leur permet aujourd’hui de disposer d’un temps d’antenne dans le cadre des émissions religieuses télévisées et depuis quelques années d’offrir les services d’aumôniers en milieu carcéral et hospitalier. En Belgique, les organisations bouddhistes ont fait un tout autre choix en s’engageant dans un long processus de reconnaissance par l’État belge : le bouddhisme n’est pas une religion mais une philosophie non confessionnelle (il est vrai dans un tout autre cadre législatif et sociétal). Ces positionnements ont déjà et auront nécessairement des conséquences à moyen ou à long terme sur les discours et même sur les pratiques. Vingt ans après, on attend toujours l’enquête qui réactualiserait voire rendrait obsolète les travaux sociologiques ou anthropologiques d’antan.

Comment suis-je tombée dans une secte ?

Le décalage entre les représentations du bouddhisme dans l’espace social et les pratiques proposées dans les centres bouddhistes, plus particulièrement d’obédience tibétaine, interpelle Marion Dapsance. Elle entreprend une recherche sur le sujet dans une dimension plus ethnographique que sociologique, mais son écriture bifurque alors qu’elle suit pendant deux ans les activités de Rigpa. « Comment suis-je tombée dans une secte ? », tel pourrait être en effet le sous-titre de sa thèse, publiée sous une forme remaniée sous le titre Les dévots du bouddhisme. Le philosophe Henri de Monvallier ne s’y trompe pas dans son résumé de l’ouvrage pour le magazine Le Monde des Religions : « Marion Dapsance […] lève le voile sur certaines pratiques sectaires liées à cette spiritualité en appa­rence séduisante car exo­tique, autant religion que spiritualité, autant sagesse que philosophie : autoritarisme, gourous autoproclamés, dogmatisme, lavage de cerveau à travers l’utilisation d’une novlangue stéréotypée, soumission, harcèlement moral, culpabilisation, exploitation financière et sexuelle des « disciples ». Certains groupes qui se disent « bouddhistes » exploitent ainsi les attentes spirituelles réelles d’un certain nombre de personnes de façon parfaitement éhontée et qui n’ont rien à envier à Raël ou à l’Église de Scientologie [9]. » « Certains groupes… » : Rigpa est en fait la cible.

L’article publié en février 2016 dans La Revue des deux mondes dresse un portrait au vitriol du fondateur de Rigpa, Sogyal Rinpoché, mais également celui d’un autre maître tibétain, Chögyam Trungpa (1939-1987), l’une des figures majeures du bouddhisme contemporain. La cause est entendue : les deux sont des mégalomanes à la tête de multinationales pseudo-bouddhistes, ils ont rompu avec leur maître, puisent dans la théosophie plutôt que dans le dharma (les discours et les méthodes du Bouddha), et n’ont guère l’envie de transmettre les enseignements qu’ils ont reçu. Que propose-t-on à Rigpa ? : « Un parcours initiatique jalonné d’épreuves, dont le but est le rapprochement avec un maître iconoclaste, source unique de salut [10]. » Les plus chanceux (les plus chanceuses plutôt) pourront fouler le sable des plages australiennes ou se rendre au Crazy Horse en sa compagnie. Dans un entretien pour Le Monde des Religions, Marion Dapsance récuse curieusement le terme de secte et la comparaison, mais Henri de Monvallier qui l’a lu ne se trompe pas dans son rapprochement avec l’Église de Scientologie ou le mouvement raëlien, devenus au fil des ans des symboles de la lutte contre les sectes. Le niveau de dangerosité serait maximal.

Chögyam Trungpa est décédé voici trente ans. Sogyal Rinpoché, lui, continue d’enseigner en France, en Europe et aux États-Unis. Nul n’ignore, tout au moins dans les milieux bouddhistes, que sa personnalité haute en couleur, ses humeurs, sa manière d’enseigner le dharma, ses comportements sont parfois contestés. Il n’est pas le seul, loin s’en faut. Mais les accusations portées, amplifiées par les journalistes qui relaient sa parole, sont d’une extrême gravité. Le magazine Marianne évoque « humiliation de ses disciples, coups, et esclavage sexuel de jeunes et jolies femmes » (dans son édition du 21 septembre 2016). Les faits, s’ils étaient avérés, tomberaient évidemment sous le coup de la loi. L’association Rigpa n’a pourtant fait l’objet d’aucun signalement, plainte ou procès que ce soit auprès de la justice, de la Miviludes ou d’autres organismes publics. Si Marion Dapsance a connaissance de faits délictueux ou criminels, n’aurait-elle pas le devoir moral de les signaler à la justice française ?

Il n’est pas lieu ici de se joindre à la meute ou de donner un blanc-seing d’innocence à Sogyal Rinpoché. La justice donnera suite s’il y a lieu. Le bouddhisme a aussi ses affaires, parfois sordides, où le sexe, l’argent et le pouvoir sont toujours plus ou moins liés. Sans accès aux dossiers, sans témoignage des parties prenantes, sans vérification, il est difficile de démêler les parts de vérité, les parts d’amertume et de rancœur aussi. En 2010, des plaintes furent déposées contre les lamas bhoutanais officiant à Dachang Kagyü Ling, l’un des centres historiques du bouddhisme en France bâti en Saône-et-Loire. Ils furent ensuite relaxés par le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône, mais renvoyés de Dachang Kagyü Ling par leur autorité spirituelle. Le 15 septembre 2016, le tribunal correctionnel de Bruxelles a condamné Lama Kunzang (Robert Spatz) qui animait l’association Ogyen Kunzang Chöling à une peine de quatre ans de prison avec sursis et à une très lourde amende, pour des faits d’abus sexuels notamment. Quelque peu gênées, les organisations bouddhistes passent généralement sous silence ce genre d’affaires comme si les révéler porterait préjudice au dharma, mais il faut bien l’avouer les bouddhistes sont rarement des bouddhas et l’on gagne toujours à dire la vérité, même la plus crue. Seulement, les jugements péremptoires, l’outrance et la caricature ne font pas la vérité.

L’enjeu du dharma

Le bouddhisme accorde une importance toute particulière au sangha, autrement dit à la communauté des personnes engagées dans la voie de l’éveil. Les étudiants du dharma chérissent le sangha comme une source de dévotion, un « joyau » à l’égal du Bouddha et de ses enseignements, car il est ce lieu extraordinaire de rencontre et de soutien où tous les ressorts habituels de l’esprit, les jugements, les séductions et les manipulations, devront être défaits. Tous s’efforcent d’établir un tel espace dans les formes de leur communauté.

L’exercice est difficile. Le plus souvent, la dynamique d’un groupe se confond en effet avec ses luttes d’influence, ses intrigues et ses alliances. Une fois qu’une personne s’est identifiée à un groupe, elle peut vouloir acquérir une position, avancer dans la hiérarchie, se faire apprécier de ses dirigeants. Elle peut aussi vouloir défendre le groupe, souhaiter qu’il devienne connu, qu’il ait de plus en plus de membres. Les stratégies sont à la fois individuelles et collectives, internes et externes. Des individus peuvent passer beaucoup de temps à planifier ou à conforter leurs positions, à se défendre ; ils y consacrent même l’essentiel de leur énergie. Dès qu’elles surgissent, enseignants et étudiants du dharma ont le devoir de désamorcer de telles manœuvres. Car dans les enseignements du Bouddha, on vise tout autre chose : se désencombrer de la volonté d’être quelqu’un, accepter ses fragilités et ses peurs aussi. Dans une communauté du dharma, il n’y a rien à planifier, rien à préserver, rien à défendre. Et c’est en ce sens qu’il s’agit d’un joyau. Mais les bouddhistes sont rarement des bouddhas, et c’est précisément dans cet écart qu’ils cheminent humblement. « Les adeptes ne pratiquent pas l’examen de conscience, ne mesurent pas leurs actes et leurs sentiments à l’aune de grandes valeurs : cela ne fait pas partie de leur ethos [11]. » Contrairement à ce qu’affirme Marion Dapsance, l’attention constante à ses gestes, à ses paroles, à ses pensées définit l’étudiant du dharma. En tout, il s’exerce à la sincérité et à la non-violence, à la douceur comme à la bienveillance. Un défi renouvelé à chaque instant.

Transmettre suppose d’être deux, celui qui donne et celui qui reçoit. La relation qui unit le maître et le disciple interroge parfois jusqu’à l’incompréhensible. Dans le cas notamment du bouddhisme tibétain, cette relation est conçue comme exigeante, puissante, d’une intensité totale. L’un et l’autre font le pari d’une métamorphose, qu’il est possible de vivre sans plus être l’esclave de ses ressorts névrotiques. Le maître donne tout au disciple, ce qu’il sait comme ce qu’il ne sait pas, sans la moindre retenue ; le disciple donne tout également au maître. Il ne peut y avoir de demi-mesure. Rares, on le comprend, sont ceux qui s’engagent ; les deux doivent donc être clairvoyants sur leurs motivations et leur capacité à vivre cette relation. Nécessairement, il y aura des inconforts et des bouleversements. Il n’existe malheureusement pas de brevet de bon maître qui garantisse à coup sûr qu’il le soit, pas plus qu’il n’existe de brevet de bon disciple qui garantisse qu’il le soit tout autant. Tel est l’enjeu du dharma avec ses beautés et parfois aussi ses ratés [12].

La réalité d’un combat

Les erreurs, les trahisons, jusqu’aux affaires les plus troubles méritent d’être révélées, car elles disent aussi l’âme humaine où s’entremêlent des sentiments et des motivations variés (la sincérité n’annule pas la méchanceté) ; lorsqu’on chemine avec humilité, on peut aussi apprendre d’elles. La défaillance de maîtres tibétains n’invalide pas le dharma, pas plus que les affaires de prêtres pédophiles n’invalident le message évangélique. Pour Marion Dapsance, si, car le bouddhisme tibétain inciterait à la violence : « L’Église a toujours considéré la pédophilie, à l’instar de toute forme d’atteinte à la personne humaine, comme un grave péché. Il n’y a aucune glorification de la pédophilie chez les catholiques. En revanche, le bouddhisme tibétain a bel et bien proposé à l’admiration de ses fidèles des modèles de maîtres violents. […] Le tantrisme considère légitime l’usage de la violence, voire dans certains cas du meurtre. Vous ne trouverez pas de poignard rituel dans le catholicisme : mais il existe bel et bien dans le bouddhisme tibétain [13]. » Dénigrer, dénigrer, il en restera bien quelque chose…

Le cas Sogyal Rinpoché n’est au fond qu’un prétexte et Marion Dapsance s’est bel et bien engagée dans une croisade contre le bouddhisme. L’amplification, la distorsion, la disqualification, telles sont ses armes. Polémiste, les termes qu’elle emploie sont systématiquement dévalorisants et péjoratifs : un centre bouddhiste n’a pas ses codes, mais son « sabir », il n’a pas ses membres, mais ses « recrues », les maîtres bouddhistes ne pratiquent pas le dharma, « ils en vivent », les lamas tibétains ne se rendent pas en Occident pour enseigner, mais pour « se constituer de nouveaux débouchés économiques », la méditation n’est pas une pratique, mais une « contrainte imposée », le Bouddha est un «spécimen» (sic), etc. Lorsqu’elle s’essaye au portrait, l’adepte a toujours plus ou moins l’allure d’un benêt. Le lama, lui, « marche les pieds en canard ».

Sa description du bouddhisme occidental est sans appel : «Désengagement moral, social et affectif, anti-intellectualisme, culte de l’instant présent, souci quasi exclusif de soi, recherche de la sensation pure, habillage des relations de pouvoir en “relations thérapeutiques”, distance cynique à l’égard d’un monde qui ne serait qu’illusion [14]. » Le désengagement, le souci de soi, le culte du présent, le culte de l’émotion sont des traits des sociétés contemporaines qui ne permettent guère de définir le bouddhisme d’Occident. S’il s’agit de comportements observés dans le cadre de recherches sociologiques ou anthropologiques, il conviendrait plutôt d’argumenter et de poser la question des transformations sociales à l’œuvre. Et si, au final, on ne retient comme seules spécificités que la rupture sociale, l’anti-intellectualisme, les jeux de pouvoir sous l’habillage thérapeutique, la distance cynique, le bouddhisme paraît en effet à fuir.

Quel est le sens de ce combat ? Une lecture attentive de ses articles montre que sa pensée reflue sur un axiome : le bouddhisme serait un nihilisme. Elle prête aux étudiants du dharma la volonté de se couper ou de fuir le monde ou les autres pour se complaire et s’abîmer dans le vide. Des phrases sont terribles : « Considérer le monde comme un mirage et soi-même comme un composé inconsistant et transitoire conduit à concevoir les relations humaines comme factices, illusoires et trompeuses. Elles deviennent dès lors, comme la vie même, source de malheurs. À quoi cela sert-il de s’investir dans une relation amicale, amoureuse ou filiale quand on croit que l’autre et soi-même ne sont que des fabrications mentales, que leur existence même n’est que “relative”, produit médiocre d’une ignorance fondamentale ? De lourds malentendus sont susceptibles d’en résulter. Il ne reste donc plus qu’à s’asseoir sur son coussin et à “méditer” jusqu’à ce qu’à ce que l’“illusion” se dissipe [15]. » Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme tibétain, et moi-même écrivons aussi pour expliquer que ce genre de conception n’a pas le moindre fondement [16].

L’article publié dans la revue Le Débat est encore plus direct : « Le bouddhisme propose d’échapper à ce monde. » L’affirmation est tranchée. Le désir de s’échapper du monde détermine des choix, des paroles et des actes nécessairement différents de ceux que suscite, par exemple, l’aspiration à l’aimer. Les étudiants du dharma n’auraient donc d’autre envie que de prendre congé ? Quel malentendu. Le dharma n’invite nullement à se soustraire du monde et de ses contingences, mais à se dégager des fonctionnements névrotiques qui nous endommagent, les compulsions, les illusions, les frustrations — la distinction est essentielle.

Contrevérités et contresens s’accumulent. Certes, des inexactitudes sont inévitables même au plus chevronné des auteurs. Mais l’accumulation est telle qu’une étrange impression se dégage, comme si tout devait être piétiné. L’antipathie suffit-elle à concevoir un bouddhisme mortifère ? Sans être réellement exprimée, une défense du christianisme semble poindre en filigrane de ses articles. Le sous-titre de l’article publié dans Le Débat (« Un instrument dans la polémique antichrétienne ») interroge d’autant qu’aucune polémique antichrétienne n’est véritablement évoquée dans le corps de l’article. La conception d’un bouddhisme nihiliste n’est plus aujourd’hui véhiculée que dans quelques cercles catholiques qui ressuscitent les mécompréhensions des observateurs du XIXe siècle. On ne la retrouve ni chez les historiens des religions ni chez les philosophes contemporains. Le culte du néant, l’ouvrage du philosophe et chercheur Roger-Pol Droit a sans doute contribué à lever les malentendus sur la question [17].

Un passage malheureux du livre Entrez dans l’espérance du pape Jean-Paul II déclencha de vives manifestations dans les pays asiatiques lors de sa parution. Nombre de bouddhistes y lirent non seulement une méprise mais du mépris. Le pape écrivait : « L’“illumination” expérimentée par le Bouddha peut en effet se résumer dans la conviction que ce monde est mauvais, qu’il est source de malheurs et de souffrances pour l’homme. Pour se délivrer de ces maux, il convient donc de se délivrer du monde ; il faut couper nos liens avec la réalité extérieure, donc les liens que nous impose notre constitution humaine, psychique et corporelle. Au fur et à mesure de cette libération, nous devenons de plus en plus indifférents à tout ce qu’il y a dans le monde et nous nous libérons de la souffrance, c’est-à-dire du mal qui provient du monde [18]. »

L’ouvrage de Jean-Paul II date de 1994. Depuis lors, plusieurs auteurs catholiques spécialistes du bouddhisme se sont engagés avec tact à expliquer que la parole papale, quoi qu’il en coûte de le dire, ne pouvait faire autorité en la matière et que le dharma n’est pas ce nihilisme qui subvertit l’humain [19]. Il n’est pas sûr donc que la bouddhophobie rencontre beaucoup d’échos, y compris dans les milieux catholiques. Elle n’attirera, tout au plus, que des éditeurs et des journalistes en quête de sensationnel.

Éric Rommeluère


Notes

1. Marion Dapsance, « Sur le déni de la religiosité du bouddhisme. Un instrument dans la polémique antichrétienne », Le Débat, 2015/2 (n° 184), p. 179-186 ; « Quand la sagesse devient folle. Le bouddhisme tibétain en Occident entre mystique et mystification », La Revue des deux mondes, février-mars 2016, p. 124-129 ; « Le bouddhisme à l’Occidentale. Une sagesse de notre temps ? », Esprit, 2016/10 (octobre), p. 101-115 ; Ceci n’est pas une religion. L’apprentissage du dharma selon Rigpa (France), École Pratique des Hautes Études, 2013 ; Les dévots du bouddhisme, Paris, Max Milo, 2016.
2. Frédéric Lenoir, Le bouddhisme en France, Paris, Fayard, 1999.
3. « Le bouddhisme à l’Occidentale », op. cit., p. 104.
4. « Le bouddhisme à l’Occidentale », ibid., p. 104.
5. « Le bouddhisme à l’Occidentale », ibid., p. 110.
6. Régis Debray, Transmettre, Paris, Odile Jacob, 1997.
7. Lionel Obadia, Bouddhisme et Occident. La diffusion du bouddhisme en France, Paris, L’Harmattan, 2000.
8. Sur l’évolution récente du bouddhisme français, cf. Éric Rommeluère, « Le bouddhisme : un nouvel acteur social ? », Études, 2012/6 (tome 416), p. 783-791.
9. Le Monde des Religions, octobre 2016.
10. « Quand la sagesse devient folle », op. cit., p. 126.
11. « Le bouddhisme à l’Occidentale », op. cit., p. 114.
12. George Steiner, Maîtres et disciples, Paris, Gallimard, 2003.
13. Le Monde des religions, octobre 2016.
14. « Le bouddhisme à l’Occidentale », op. cit., p. 115.
15. « Le bouddhisme à l’Occidentale », ibid., p. 112-113.
16. Philippe Cornu, Le bouddhisme une philosophie du bonheur ? Douze questions sur la voie du bonheur, Paris, Seuil, 2013. Éric Rommeluère, Le bouddhisme n’existe pas, Paris, Seuil, 2011 ; Le bouddhisme engagé, Paris, Seuil, 2013 ; Se soucier du monde. Trois méditations sur le bouddhisme et la morale, Paris, Almora, 2014.
17. Roger-Pol Droit, Le Culte du néant. Les philosophes et le Bouddha, Paris, Seuil, 1997.
18. Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, Paris, Plon/Mame, 1994, p. 142.
19. Pour une lecture éclairée et éclairante du bouddhisme par un catholique engagé, on lira de Dennis Gira, Le bouddhisme à l’usage de mes filles, Paris, Seuil, 2000.


Photographie : Olivier Riché, Sogyal Rinpoche at Dzogchen Beara, 2013, licence Creative Commons (recadrée, photographie originale).

Post Author: Jiun

1 thought on “Cachez ce bouddha que je ne saurais voir!

    GAYRAL

    (16 avril 2017 - 11:03)

    Bonjour,

    Je n’ai pas la connaissance et les capacités d’analyses d’Eric Rommeluère. Pour autant, cet article, documenté et prudent, loin de toute polémique ou angélisme, témoigne fortement de la nécessité de clarification demandée implicitement aux « instances bouddhiques » par la société occidentale contemporaine. Je voulais simplement témoigner d’un ressenti d’un « apprenti bouddhiste » : suite aux échanges entre amis ou connaissances, il apparaît effectivement que la multiplicité des écoles et traditions, les « adaptations » aux différentes cultures sont plus perçues comme une marchandisation de pratiques religieuses « ou sectaires » en lieu et place d’une richesse spirituelle où puiser « sa vérité ». Le bouddhisme n’est pourtant pas un nihilisme : il offre simplement à chacun un chemin pour découvrir sa propre vérité ; chacun garde donc son libre arbitre sans avoir besoin d’ego pour exister ou s’affirmer. Cette vision semble si simpliste qu’elle suscite de fait peurs et critiques. Reste à l’honnête homme (et femme) de poursuivre sa quête sans se laisser détourner par des propos démagogiques. Merci à l’auteur pour ce recul nécessaire à la lecture de déclarations partisanes.

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