S’engager pour le véganisme pour réduire la souffrance du monde

L’existence conditionnée, c’est-à-dire celle que nous connaissons, pétrie de désirs et de regrets, est profondément imprégnée de souffrance. Telle constitue la première « noble vérité » du bouddhisme, lequel se présente comme un véritable mode d’emploi pour nous libérer de cette souffrance, à l’échelle de notre personne. Mais qu’en est-il de la souffrance du monde ? Pour le professeur de psychologie Steven Pinker, spécialiste de sciences cognitives, jamais l’humanité n’aurait connu un environnement plus sûr et moins violent qu’aujourd’hui [1]. Aurions-nous alors de quoi nous réjouir ? En réalité, cette thèse ne fait pas l’unanimité [2]. Par ailleurs, elle néglige certains éléments, tels que la perspective imminente d’un dérèglement climatique catastrophique, qui pourrait conduire à l’effondrement de notre société [3], ou l’abattage en masse, dans une grande violence, d’animaux ayant vécu une existence misérable, complètement assujettie à nos désirs gustatifs et à nos exigences économiques [4]. Il me semble que si on regarde les choses en face, il est difficile de nier que notre monde est le lieu de très nombreuses souffrances, qu’elles soient présentes ou annoncées. Et à moins d’opter pour la « solution de l’anéantissement » et d’agir pour éteindre toute vie sur Terre, dans le but d’abolir la souffrance qui lui est inextricablement liée [5], nous sommes voués à agir au mieux pour réduire le lot de souffrance de nos semblables humains et animaux. Mais comment nous y prendre ?

Le véganisme, vecteur de transformation du monde

Comment utiliser au mieux son argent, son temps et son énergie pour faire le bien ? C’est tout l’enjeu de l’altruisme efficace, un courant de pensée et d’action qui vise à donner aux associations des outils permettant de développer des campagnes efficaces, et aux donateurs des informations pour conduire leur choix [6]. Selon Peter Singer, philosophe utilitariste considéré comme l’un des principaux inspirateurs du mouvement, et avocat bien connu de la cause animale [7], s’engager pour le véganisme fait particulièrement sens, d’une part parce que la transition collective vers un modèle plus végétal possède de multiples impacts positifs, d’autre part parce qu’il s’agit d’une cause relativement délaissée. Par exemple, dans la perspective de lutter contre le dérèglement climatique, de nombreux acteurs militants s’engagent pour promouvoir les énergies renouvelables, ou pour lutter contre les politiques « extractivistes », mais bien peu se focalisent sur l’importance de changer notre alimentation. Puisque le terrain de l’énergie est déjà bien occupé par des acteurs scientifiques, politiques et associatifs compétents, autant investir le terrain de l’alimentation.

Revenons maintenant sur les impacts bénéfiques d’une transition alimentaire vers un modèle plus végétal. Le premier impact est relativement évident. Chaque jour dans le monde, des millions d’animaux sont mis à mort pour satisfaire nos désirs gustatifs, à l’issue d’une existence organisée économiquement et techniquement afin de réduire les coûts de production de leur chair, ce qui implique sélection génétique, enfermement, mutilations, abattage à la chaîne. Opter pour le véganisme, c’est choisir de ne plus alimenter la machine de l’exploitation animale. Opter pour l’ovo-lacto-végétarisme est également une mesure efficace, puisque cela revient à réduire la souffrance animale à hauteur de 88% par rapport à un régime traditionnel (contre 100% en devenant végane) [8]. Mentionnons également que pour chaque individu qui change de régime alimentaire, c’est tout l’entourage (famille, amis, collègues) qui est touché, interpellé, et qui peut à son tour évoluer.

Le deuxième impact concerne les écosystèmes qui permettent notre existence et celle des êtres sensibles. Évoluer vers un régime végane permet d’alléger considérablement son empreinte climatique, puisque l’élevage contribue à hauteur de 14,5 à 51% (selon les études) des émissions de gaz à effet de serre planétaires. D’après une étude hollandaise, si toute l’Europe devenait végane, le coût de lutte contre le dérèglement climatique pourrait être divisé par 5, dans la mesure où les terres libérées par l’élevage (pâturages mais surtout cultures de céréales) pourraient être reforestées et deviendraient alors des puits de carbone [9]. D’autres études indiquent encore que devenir végane ou végétarien·ne conduirait à développer son empathie pour tous les êtres, et à réduire les comportements discriminatoires, tels que le racisme ou le sexisme, ce qui suggère qu’un monde végane serait aussi un monde pacifié [10]. Enfin, de très nombreuses publications prouvent qu’une alimentation à base végétale, fondée sur des produits complets et non transformés, constitue un excellent moyen de prévention pour toutes les pathologies de civilisation telles que l’obésité, le diabète, les maladies cardio-vasculaires et certains cancers [11].

Comment s’engager pour le véganisme ?

La manière la plus simple et la plus évidente de s’engager pour le véganisme est de changer soi-même son alimentation. En devenant végane, on épargnerait chaque année la vie de 200 animaux environ. En faisant une partie du chemin, on agit aussi, évidemment, et il ne faut pas se priver de changer sous prétexte qu’il nous est difficile d’aller « jusqu’au bout » du changement. En revanche, attention à certains comportements qui sont mus par de bonnes intentions, mais qui entrainent des effets pervers ! Par exemple, remplacer la viande rouge par de la viande blanche contribue à davantage de mises à mort animales, puisque la viande blanche est souvent issue de poulets, et qu’un poulet fournit moins de repas qu’une vache. Si nous devenons véganes, ou végétariens, efforçons-nous d’être de bons ambassadeurs, afin de toucher notre entourage ! S’il est important d’assumer son propre positionnement et de ne pas se laisser moquer ou dénigrer, il est tout aussi important de savoir dialoguer dans le respect de notre interlocuteur, en respectant son libre arbitre. Souvenons-nous, lorsque cela est difficile, que personne ne change sous la pression et que nous-mêmes avons mis du temps à évoluer. N’oublions pas non plus qu’une délicieuse blanquette de tofu ou une onctueuse mousse au chocolat à l’aquafaba peuvent être des arguments très sûrs en notre faveur.

Une deuxième manière de s’engager est de donner de son temps. On peut agir en rédigeant un blog, en se lançant dans un projet entrepreneurial ou artistique. On peut aussi devenir bénévole pour une association, et dans ce cadre tenir des stands, distribuer des tracts, mais aussi mettre à disposition des compétences spécialisées telles que le graphisme, la synthèse scientifique, ou la négociation politique. De nombreuses associations sont aujourd’hui engagées pour réduire la souffrance des animaux d’élevage et/ou pour développer le végétarisme et le véganisme, chacune adoptant un angle d’approche et une stratégie spécifiques. Pour ma part, j’ai choisi de m’engager à l’Association végétarienne de France, une organisation qui agit essentiellement à travers l’information et l’accompagnement. Cette démarche correspond à ma personnalité et répond aussi à un besoin éprouvé, puisque de nombreuses études montrent que si le « pourquoi » est déterminant dans le changement alimentaire, le « comment » l’est tout autant : de nombreux aspirants végétariens reviennent à la consommation de chair animale après avoir rencontré des difficultés culinaires, nutritionnelles ou relevant de la sociabilité [12].

Une troisième manière incontournable d’agir pour le véganisme est de soutenir financièrement les associations. En France, celles qui agissent pour la cause animale ou le végétarisme ne sont pas soutenues par les pouvoirs publics. Adhérer ou donner de l’argent à ces associations permet de financer leurs campagnes et leur fonctionnement. Pour une organisation, disposer d’une base fixe de petits donateurs est la meilleure garantie de revenus solides pour l’avenir, indépendants de l’influence de tel ou tel mécène. Pour les associations reconnues d’intérêt général ou d’utilité publique, la déduction fiscale conduit indirectement l’État à investir dans leur action, ce qui est une très bonne chose lorsqu’on connaît la politique pro-viande du gouvernement français. À quelle association donner ? Je ne saurais apporter un avis complètement désintéressé, évidemment ! Cependant, si je dois citer un critère de choix, il me semble important de choisir une association dont l’action porte ses fruits, et qui présente des indicateurs de son succès. Aux États-Unis, il existe des classements évaluant les associations de protection animale [13], ce qui n’est pas le cas en France. Cependant, il est pertinent de s’intéresser à la démarche et à la stratégie de diverses structures avant de choisir d’engager son argent, ce qui est également le cas si on souhaite donner de son temps.

Élodie Vieille Blanchard

Notes

[1] Steven Pinker, La Part d’ange en nous, Les Arènes, 2017.

[2] http://www.books.fr/un-monde-de-moins-en-moins-violent/

[3] https://m.usbeketrica.com/article/changement-climatique-les-8-apocalypses-a-venir

[4] Chaque année, on tue plus d’animaux qu’il n’y a eu de morts durant toutes les guerres de l’humanité.
https://coteboudreau.com/2014/03/12/morts-danimaux-par-annee-et-morts-durant-guerres/

[5] https://www.cahiers-antispecistes.org/paradis-sinon-rien/

[6] http://altruismeefficacefrance.org

[7] Peter Singer, La Libération animale, Payot, 1975.

[8] Nick Cooney, Veganomics, Lantern Books, 2013.

[9] www.eaternity.org/assets/sci-pub/stehfest2009.pdf

[10] Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort, Lux, 2015.

[11] www.nutritionfacts.org

[12] Nick Cooney, Veganomics (voir ci-dessus).

[13] https://animalcharityevaluators.org

Photo : Chris Dyn.

Auteur de l’article : elodie

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